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02.05.2007
Comment résister aux sirènes du sarkozysme ?
Cyril Lemieux est un brillant sociologue de l'infocom (information & communication) que j'ai pu rencontrer à plusieurs reprises, notamment à Hourtin (où se tenait naguère les Rencontres sur le journalisme). Je l'ai même cité dans mon livre, au sujet du plagiat d'Airy Routier, journaliste au Nouvel Obs, qui prétendait donner des leçons de journalisme tout en pratiquant ce qu'il y dénonçait.
Voici donc un excellent article du sociologue Cyril Lemieux sur le sarkozysme d'Arlette Chabot. On comprend mieux la partialité d'un Mickaël Darmon, au hasard.
"Mercredi dernier, Arlette Chabot, en compagnie de Gilles Leclerc, recevait Ségolène Royal pour une émission spéciale d’”A vous de juger”. La directrice de l’information de France 2 ne fut pas avare en interruptions, demandes pressantes, commentaires avant ou après les réponses fournies. Un style d’interview que d’aucuns jugeront assez pénible tant il peut donner au public l’impression que les rôles se trouvent régulièrement inversés et que la candidate, celle qui a “des idées pour la France”, c’est la journaliste bien plutôt que l’invitée. Enfin, pour clore l’émission, un lapsus: Arlette Chabot demanda à Mme Royal si celle-ci “n’appréhendait” pas trop le débat du 2 mai prochain avec Nicolas Sarkozy, avant de se reprendre : “Je veux dire, comment appréhendez-vous ce débat ? La prise, et non pas la crainte”.
Jeudi soir, la même Arlette Chabot, toujours en compagnie du même Gilles Leclerc, recevait Nicolas Sarkozy dans le cadre de la même émission. Il y eut des interruptions, mais bien moins fréquentes. Il y eut des demandes pressantes mais bien moins nombreuses. Il y eut des commentaires avant ou après les réponses fournies mais très peu. Il y eut des acquiescements à ce qui était dit. Il n’y eut pas de question finale sur une éventuelle “appréhension” ou “crainte”. Un style d’interview que d’aucuns jugeront assez énervant tant il peut donner l’impression que la journaliste abandonne soudain le rôle de la sévère examinatrice scolaire pour celui du passe-plat.
Pour expliquer cette différence de traitement, une première explication, assez simple, vient à l’esprit: le cœur d’Arlette Chabot bat à droite (puisqu’il faut bien qu’il batte quelque part, en effet). Pourtant, il n’y a pas ici, véritablement, de vidéo qui trahirait une quelconque allégeance comme ce fut le cas avec Alain Duhamel (à qui elle demanda à cette occasion de se retirer de l’antenne). Les détracteurs se contentent d’un faisceau d’indices convergents: “En novembre dernier, elle organise un vrai “sarkothon”: près de trois heures programmées juste avant que les règles du CSA empêchent de donner autant de temps à un seul” (Le Nouvel Obs Télé du 29 mars) ; elle a oublié de poser à Nicolas Sarkozy, lors d’un précédent “A vous de juger” la question qui fâche au sujet de “l’affaire de l’île de la Jatte” (Le Canard Enchaîné du 14 mars) ; un plan oublié par le réalisateur, l’a montrée un jour faisant la bise à Jean-François Copé, l’actuel ministre du budget (photo ci-contre) ; quant à sa fameuse question fâcharde à Jacques Chirac durant la présidentielle 1995 (”Vous n’avez pas l’intention de renoncer “), elle est interprétable, et fut interprété par le destinataire, comme une manifestation patente de balladurisme (Edouard Balladur, dont Nicolas Sarkozy fut si proche).
Si ces interprétations restent discutables, du moins les faits sur lesquels elles reposent, sont-ils avérés. Et pourtant, on n’est quand même pas obligé de déduire de tels faits qu’Arlette Chabot fait sciemment de la propagande pour Nicolas Sarkozy. Une seconde thèse, plus subtile, consiste à dire qu’elle “penche” du côté Sarkozy quasiment malgré elle.
Cette thèse en fera sourire plus d’un. Cependant, elle est sans doute plus réaliste. Arlette Chabot est une professionnelle qui souhaite vraisemblablement faire au mieux son métier, malgré ses éventuels penchants sarkozystes. Dans le portrait qu’elle a lui consacré mardi dernier dans Le Monde, Annick Cojean la dépeint ainsi comme “une intervieweuse pure et dure”, à l’”exigence tourmentée” et à l’”intégrité inaltérable”, “convaincue qu’à force de travail, de rigueur, d’ouverture, elle réhabilitera un domaine injustement méprisé [l’interview politique télévisée]”. L’éloge manque certes de distanciation et de nuance, mais il indique quelque chose de sans doute bien réel: un désir chez Arlette Chabot de bien faire, d’être “irréprochable”. Si l’on prend cela au sérieux (on n’y est pas obligé, il est vrai), la question devient: comment quelqu’un dont l’objectif numéro 1 est d’être d’une “intégrité inaltérable” n’arrive pas à se montrer impartial ? Autrement dit : pourquoi Arlette Chabot ne parvient-elle pas à être la Arlette Chabot “pure et dure” qu’elle rêve d’être ?
Dans un essai intitulé Imperfect rationality : Ulysses and the Sirens (traduit en français dans un volume intitulé Le laboureur et ses enfants), le sociologue et philosophe Jon Elster a défendu l’idée que dans les occasions où nous cherchons à remédier à la faiblesse de notre propre volonté (akrasia chez Aristote), la méthode qu’il appelle “existentialiste”, consistant à essayer de contrôler son comportement par un effort volontaire sur soi-même, n’est que très peu efficace. Ainsi ne suffit-il pas généralement de se répéter qu’on va arrêter de fumer pour y parvenir. De même, ne suffit-il certainement pas à Arlette Chabot, en entrant sur le plateau d’”A vous de juger”, de se dire “Je vais être impartiale” pour réussir à l’être. Sa capacité à contrôler réflexivement, d’elle même, ses penchants et ses préjugés vis-à-vis de ceux qu’elle interviewe sera d’autant plus limitée qu’une interview est une interaction où l’attitude d’autrui peut tendre à “réveiller” en permanence de tels penchants et de tels préjugés.
Elster pense que la seule méthode vraiment efficace pour vaincre l’akrasia, consiste à faire comme Ulysse vis-à-vis des sirènes : se faire attacher au mât du navire par ses camarades pour résister à l’appel des séduisantes femmes-poissons. Autrement dit, plutôt que de tabler sur ses propres forces, se donner des contrôles extérieurs à soi qui vous rappelleront le moment venu vos promesses et votre devoir en les retournant contre vous. Cela vaut pour celui qui essaie d’arrêter de fumer : il y parviendra d’autant plus facilement qu’il l’a promis à ses proches et que ces derniers (si ce sont de réels amis) lui rappelleront sa promesse à chaque fois que ses mains taquineront de trop près un paquet de cigarettes. Cela vaut aussi pour la directrice de l’information de France 2 tentant d’obtenir son brevet d’impartialité journalistique.
Voilà pourquoi critiquer Arlette Chabot, lui rappeler la promesse et le devoir auxquels elle s’est engagée professionnellement, est peut-être quelque chose de désagréable pour elle (comme pour Ulysse de se savoir attaché à un mât quand les Sirènes l’appellent), mais cela reste le meilleur service que nous puissions rendre à son désir d’”intégrité inaltérable”. C’est aussi pourquoi plus le droit à la critique se développera au sein des rédactions et à l’interface entre le public et les journalistes (plus l’organisation du travail dans les rédactions non seulement permettra ce droit mais encore encouragera et garantira son exercice effectif) plus l’objectif déclaré d’Arlette Chabot (”réhabiliter un domaine [l’interview politique] injustement méprisé”) pourra être collectivement atteint."
12:34 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
on peut ratiociner à l'infini pour savoir si tel ou tel est plus sarko que ségo ou l'inverse, nul ne s'émeut jamais que la caste des journalistes des grands médias est UMPS à mort, comme l'a démontré le référendum européen.
Le jour où on se demandera si chabot est lepéniste ou laguillériste, ce sera plus marrant...
Ecrit par : lucher | 02.05.2007
Mon analyse, et je ne suis pas le seul à la développer, c'est que les médias suivent le pouvoir en place, quel qu'il soit.
Démocratique ou dictatorial, de gauche ou de droite, peu lui importe. Miterrand lance la France dans la guerre en Irak ? Les médias le suivent. Chirac refuse ? Les médias le suivent. Mitterrand refuse de reconnaître la responsabilité de Vichy dans le génocide des juifs ? Les médias le suivent. Chirac le fait ? Les médias le suivent. Donc si Le Pen ou Laguiller arrivaient au pouvoir, les médias le/la suivrait. Ce n'est que parce que le PS, l'UMP et l'UDF (que vous oubliez) ont été au pouvoir ces 40 dernières années que les médias leur mangent dans la main. En tout cas c'est mon opinion, et je la partage!
Ecrit par : Jean Robin | 02.05.2007

