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04.11.2006

Philippe Bilger "descend" Taddéi

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Je n'avais pas encore pris le temps de vous parler de la nouvelle émission de Frédéric Taddéï sur France 3, émission dite "culturelle", mais c'était autant par paresse que par impression de toujours répéter les mêmes choses. Avec un des fils spirituels d'Ardisson, comment espérer une nouvelle télévision culturelle ?
Les mots justes, c'est l'avocat Philippe Bilger (photo ci-dessus) qui les a trouvés, et je les reproduis ici fidèlement :

"Contre la culture unique
Dans Paris Match paru ce jeudi, il y a une interview de Frédéric Taddeï (FT), qui anime sur France 3 une nouvelle émission culturelle : "Ce soir ou jamais". Je l'ai regardée une fois, seulement quelques minutes. Je ne sais donc pas ce qu'elle vaut.

Ce qui m'intéresse au premier chef n'est pas cette pensée, sans doute fausse, exprimée par FT selon laquelle "l'animateur télé est devenu haïssable". C'est son contentement quand il affirme qu'il désire faire "une nouvelle télévision", se félicitant d'avoir pu consacrer quarante-cinq minutes au film "Indigènes", une demi-heure au roman "Les Bienveillantes" avec un dialogue entre Claude Lanzmann et Jorge Semprun et enfin, quinze minutes avec Fred Vargas sur Battisti.

Comme le journaliste lui fait remarquer qu'il n'y a rien de très original dans sa démarche, il se justifie en disant qu'il doit "rassurer les gens" et il demande du temps avant d'être jugé.

Par ses réponses FT est emblématique d'une démarche qui, à la télévision surtout, célèbre la culture unique, la pensée dominante et le débat sans débat.

Les médias créent des succès et des réputations sur lesquels ils s'appuient pour continuer sans cesse à les promouvoir. Cela n'a pas de fin. Le roman de Jonathan Littell est sans doute un grand livre mais depuis des semaines il fait l'objet d'un matraquage qui devient à force lassant. Je suppose que les échanges entre Lanzmann et Semprun n'ont pas du, en dépit des réserves du premier, fortement altérer ce triomphe. Le film "Indigènes", que j'ai vu, bénéficie de critiques dont on ne sait si elles s'attachent à la cause défendue ou à l'oeuvre filmée. Lui aussi a fait l'objet d'une promotion intensive en particulier grâce à l'aura de Djamel Debbouze, invité partout. Pourtant, le film a des longueurs et pour tout dire, n'est pas loin de susciter l'ennui, surtout sur sa fin. Fred Vargas, quant à elle, depuis des lustres soutient la cause de Battisti, assène ses évidences sans être jamais contredite, tous les médias ayant peu ou prou adopté sa thèse de l'innocence de Battisti en dépit des preuves contraires - qu'on ne veut pas voir - et du courage dissident de quelques journalistes comme Guillaume Perrault. Autrement dit, les positions officielles sur le roman, le film et Battisti sont connues depuis longtemps, avalisées, consacrées. La messe culturelle est dite.

Et FT veut en rajouter une couche. Ce serait donc cela, la télévision nouvelle. Servir encore une fois la soupe au succès. Donner encore une fois la parole, sur Battisti, à qui l'a toujours eue.

On aurait pu espérer au moins une contradiction, une autre pensée, une opposition. Une réserve. Quelqu'un qui aurait souligné les défauts du film. Qui aurait pu évoquer l'étrange comportement de Battisti pour l'innocent qu'il prétend être par intellectuels, médias et livre interposés et sa probable, pour ne pas dire certaine, culpabilité. Une forme de dissidence intelligente et ouverte. Un Demorand qui ferait de la télé, en quelque sorte.

La télévision nouvelle, ce serait celle qui, loin de venir au secours de la culture dominante déjà mise en place par un consensus médiatique hégémonique, offrirait une place à la liberté et au courage minoritaires, à l'opinion étouffée et à la vérité détestée parce que moins confortable.

Je sais bien qu'il est beaucoup plus chic de se couler dans le moule de goûts devenus indiscutables à force d'être ressassés, plutôt que proposer une vision qui éveille.

Pour un téléspectateur de perdu, pourtant il y en aurait dix de gagnés. La télévision nouvelle, ce serait, sinon se méfier des vérités officielles, du moins laisser une chance aux petites lumières qui les valent bien."
Source : http://www.philippebilger.com/blog/2006/10/contre_la_cultu.html

Le plus intéressant, c'est que sa réflexion rejoint aussi celles que j'ai pu avoir sur Les Bienveillantes, sur le blog de mon autre livre.